Dominique Crochu, gardienne de la mixité en entreprise

Republication d’un article du 17 mars 2021

« Je crois toujours que je n’ai rien d’intéressant à dire. » Et pourtant, une heure après avoir entamé une discussion avec Dominique Crochu, on est encore suspendu à ses lèvres. Après près de 40 ans de carrière à la Fédération Française de Football, où elle a gravi les échelons passant de secrétaire à un poste de directrice – la première femme à intégrer le comité de direction de la FFF – en charge du web et du numérique, c’est à 65 ans que cette hyperactive s’est lancée dans l’entrepreneuriat pour matérialiser ses engagements en matière de diversité et d’inclusion. 

« La vie a plus d’imagination que nous, commente, amusée, Dominique Crochu. Je n’aurais jamais pu imaginer que je me réinscrirais dans un projet professionnel comme celui-ci en partant de la Fédération Française de Football » . Pour cette fonceuse, entreprendre n’a jamais été un but ou une envie profonde. Surtout à 65 ans. « C’était seulement l’occasion de matérialiser mes engagements » , précise-t-elle. Mais elle n’aspirait pas non plus au repos, à la retraite, un mot qu’elle déteste d’ailleurs. « Ce terme est infiniment négatif… Étymologiquement, il signifie qu’on recule, d’où l’expression battre en retraite. Ce stéréotype a la dent dure et il y a beaucoup de choses à changer dans la vision qu’ont les gens des seniors. D’ailleurs, je me demande souvent : à quel âge est-on vieux? Je ne me sens pas vieille du tout, je suis dans mes projets, dans l’action, et ce même si je vais avoir 70 ans cette année. »

Calculer l’empreinte sociale des entreprises

Trois ans après avoir quitté la FFF, elle rencontre Sandrine Charpentier, alors présidente des femmes du Digital Ouest, en 2015, sur Twitter. Le courant passe et elles créent ensemble une première structure, Digitaly, agence de conseil et formation en transformation numérique. « Lors de cette expérience, on s’est rendues compte qu’il n’existait pas d’outil public pour valoriser la mixité et la diversité en entreprise. On a vu qu’on parlait toujours de l’empreinte numérique, de l’empreinte carbone… C’est de là qu’est née l’idée de créer une solution qui calcule l’empreinte sociale des humains dans les sociétés » , détaille Dominique Crochu. 

Associées à Jérôme Fortineau, cofondateur du label « la Data éthique » , elles ont donc développé cet outil d’audit basé sur cinq critères majeurs de la diversité : le sexe, le handicap, la diversité culturelle, la diversité générationnelle et l’identité de genre. « L’idée est de faire un état des lieux des entreprises, de valoriser les actions déjà mises en place et de fixer de nouveaux objectifs sous le prisme de l’inclusion » , résume l’entrepreneuse. La plateforme a finalement été lancée le 5 février 2020, “juste avant une petite pandémie mondiale » , plaisante Dominique Crochu. « On n’a pas été pessimiste, j’étais convaincue au contraire qu’un tel événement allait replacer l’humain au centre des politiques d’entreprises, comme une sorte d’électrochoc et de prise de conscience. Les dirigeants comprennent maintenant que l’égalité et la mixité servent aussi la performance économique, qui augmente de 36% s’il y a une mixité multiculturelle et de 24% pour la mixité de genre ! » . Un intérêt des entrepreneurs qui, elle l’admet, vient aussi du fait que les investisseurs commencent à se pencher sur la question. 

En finir avec le “foot féminin”

Alors comment a-t-elle géré sa transition vers l’entrepreneuriat, après des dizaines d’années de salariat? « Elle s’adapte à tout très vite, explique son associé, Jérôme Fortineau, à Maddyness. Elle a fait sienne cette citation de Léonard de Vinci, qui dit : « Savoir écouter, c’est posséder, outre le sien, le cerveau des autres ».

À écouter Jérôme Fortineau, Dominique Crochu a donc très vite compris et su naturellement se glisser dans la peau d’une cheffe d’entreprise. Son engagement et son  expérience dans le milieu sportif lui ont servi. Arrivée en 1973 en tant que secrétaire à la Fédération Française de football, cette autodidacte a vite compris que le sexisme était omniprésent dans le milieu dans lequel elle gravitait. « Les filles ont officiellement eu le droit de pratiquer le football le 29 mars 1970 ; pour le rugby, il a fallu attendre les années 1980…, déplore-t-elle. Dans l’imaginaire collectif, football = hommes, et beaucoup de gens militaient pour que les filles ne fassent pas de foot. » Alors pratiquante de handball, la sportive a été choquée de ce manque d’égalité d’accès au sport. C’est d’ailleurs là qu’est né son engagement en faveur de l’égalité, puis de la mixité. « Je ne supporte pas qu’on parle encore de foot ou de sport ‘féminin’ ! Tant qu’il y aura cette différenciation, on mettra les femmes dans une sous-catégorie » ,  poursuit-elle.

Le sport, « géré par et pour les hommes »

Au-delà de la pratique du sport, Dominique Crochu s’engage aussi en faveur de la mixité dans la gouvernance. « Il a fallu attendre 1984 pour qu’une loi autorise l’accès des femmes à ces instances de pouvoir, et encore, quand une le faisait, on l’assignait toujours à la question des femmes uniquement… » , déplore-t-elle. Ce n’est qu’en 2014 qu’on a péniblement atteint le taux de 30% de femmes à la gouvernance de la FFF. « Je veux que les hommes et les femmes s’occupent de sujets communs, c’est le seul moyen de faire avancer les choses, mais dans la culture du sport, ce n’est pas encore ça. Pendant longtemps, on nous a dit que c’était une ‘époque intermédiaire’… Aujourd’hui, on est en 2021, et on n’a pas encore vraiment avancé ! » , se désole l’entrepreneuse. 

« On veut souvent faire porter toutes les vertus au sport, comme émancipateur, facteur d’inclusion… Alors qu’il a été, dès le départ, géré par et pour les hommes, et ce pendant presque un siècle » , appuie Dominique Crochu. Elle rappelle d’ailleurs que, parmi les têtes pensantes du sport contemporain, Pierre de Coubertin, père des Jeux Olympiques de l’ère moderne, clamait haut et fort : « Le véritable héros olympique est, à mes yeux, l’adulte mâle individuel. Aux JO, le rôle des femmes devrait surtout être, comme aux anciens tournois, de couronner les vainqueurs » . À ses yeux, ces discriminations sont intolérables et, rapidement, elle milite pour l’égalité à l’accès aux sports : « Les filles doivent pouvoir faire du foot, mais les garçons doivent aussi être en mesure de pratiquer la gymnastique, le patinage ou la natation synchronisée… Et plus les gouvernances – qui définissent la politique, la stratégie et la vision des fédérations – seront mixtes, plus l’égalité sera rendue possible » , insiste-t-elle, en notant son soulagement quant à l’actuelle proposition de loi pour la parité dans la gouvernance des instances nationales. 

Elle a d’ailleurs matérialisé elle-même sa lutte pour l’inclusion des femmes dans les instances de gouvernance en étant la première d’entre elles à intégrer la direction de la FFF en 2002. « Alors que j’étais responsable de la communication interne de la Fédération, des amis du MIT me disaient de m’intéresser à Internet, que ça allait me passionner, et ça a été le cas ! » , raconte Dominique Crochu. « À l’époque, les pages mettaient plusieurs minutes à s’afficher et très peu de monde s’intéressait à ce que tout le monde appelait ‘les nouveaux médias’ On a quand même lancé le site de la FFF en 2000.

Une pionnière sur Internet

La transition est faite. Le directeur général de l’époque a décidé de monter une direction à part entière dédiée au web et au numérique. Dominique Crochu en prend les commandes. « C’est là que j’ai été nommée directrice, parce que j’avais fait mes preuves », se souvient-elle. Alors a-t-elle été bien reçue dans l’équipe de direction ? « Oui, mais sûrement parce que le sujet était nouveau et n’attirait encore personne, s’amuse-t-elle. J’ai été tranquille parce que j’occupais un poste qui n’était pas concurrent des autres, je pense que ça aurait été plus difficile si j’avais pris la direction juridique ou celle des compétitions par exemple. »

Galvanisée par le champ des possibles de ce nouvel outil, elle se souvient encore des remarques qu’elle recevait : « Le marketing disait ‘ça ne rapporte rien, ça ne nous intéresse pas’, la com’ disait ‘oh, trop peu pour nous, c’est de l’informatique’, et l’informatique disait ‘on n’en a pas besoin’… ». 

« Dominique a une énergie folle, quand elle est engagée, c’est à 150 %, avec un souci de qualité énorme, explique, admiratif, Jérôme Fortineau. C’est aussi une pro de la communication digitale, elle arrive à faire des choses sur les réseaux sociaux qui m’échappent totalement… Je ne sais pas comment elle fait pour être partout, tout le temps, et s’investir dans tous les sujets qui bougent à chaque fois » , poursuit-il.

Parmi la longue liste d’expériences sur son CV, Dominique Crochu peut aussi se targuer d’y écrire qu’elle a été présidente d’un club de foot, la D1 féminine de Vendenheim, en Alsace, en 2012. « J’ai été sollicitée par les présidents du club pour les aider alors qu’il vivait une mauvaise passe. Quand j’ai compris l’ampleur des problèmes en interne, j’ai pris la présidence du club pour le sauver et le redresser » , explique cette dernière. Si sportivement, le club est passé en 2ème division, l’entrepreneuse est fière de dire qu’aujourd’hui, il existe toujours, et qu’elle n’y est pas pour rien. 

Sensibiliser à la mixité dès le plus jeune âge

Si les passions de Dominique Crochu sont multiples – le sport, les nouvelles technologies, internet…-, la mixité reste le fer de lance de sa nouvelle vie professionnelle. « Les stéréotypes ont la dent dure et il faut aller extraire ce problème à la racine, martèle l’entrepreneuse. Allons dans les maternelles et les écoles primaires pour expliquer ces sujets et sensibiliser les enfants ! Après, c’est trop tard et certaines idées reçues sont déjà ancrées dans la tête des jeunes » . Et, comme si son aventure entrepreneuriale avec Mixity ne suffisait pas, cette dernière projette aussi de proposer un programme de sensibilisation à la mixité pour les enfants en maternelle. 

Victime du syndrome de l’imposteur, expliqué par Louie Media, Dominique Crochu est d’ailleurs surprise dès que son parcours ou son engagement sont mis en lumière. Nommée ambassadrice de la Coupe du monde de Rugby 2023 et sélectionnée parmi les « 109 Mariannes » mises en avant par le gouvernement pour la Journée du droit des Femmes le 8 mars, elle se dit « étonnée mais fière » de ces distinctions, qui ne font que conforter son engagement. « Cette cause de la diversité et de l’inclusion, c’est ce qui la nourrit au quotidien, conclut Jérôme Fortineau. Son moteur, maintenant, c’est de travailler pour les autres, par pour l’argent » .

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