Du taekwondo à l’entrepreneuriat, Ogéné Mojinson en perpétuel mouvement

Des années durant, elle n’a laissé aucune chance à ses concurrentes. Ogéné Mojinson a régné en maître sur le taekwondo féminin en France de la fin des années 90 au début des années 2000. Elle a été sacrée championne à huit reprises… dont sept coup sur coup. Un travail de longue haleine a été nécessaire pour évoluer à ce niveau, que la sportive à la retraite ambitionne d’atteindre dans une nouvelle carrière entrepreneuriale. La quadragénaire a fondé un cabinet de conseil en stratégie et performance, appelé Enego, en 2019. « M’installer à mon compte est le fruit d’un parcours professionnel. M’intéresser à la stratégie, c’est un trait de caractère : je suis très pédagogue » , explique-t-elle à Maddyness, tout en indiquant ne pas avoir voulu devenir entraîneure dans le cadre de sa discipline sportive suite à un « déclic » à l’occasion d’un travail saisonnier en télémarketing, pour lequel elle avait été remarquée.

« Fournir des efforts répétés »

Pour Ogéné Mojinson, tout commence à 18 ans. Née à Paris dans une famille d’origine kényane, pas particulièrement sportive, la taekwondoïste s’intéresse d’abord au sport pour « traîner avec les copains ». « Vers 1992-1993, c’était une des raisons pour lesquelles j’étais autorisée à sortir, raconte-t-elle. Dès qu’il s’est agi de compétition, ma mère m’a opposé un fameux : ‘Passe ton bac d’abord’ ! » Athlétique, sans être une pure technicienne à l’origine, elle s’est « prise au jeu » du taekwondo en côtoyant une équipe qui s’entraînait pour le championnat de France. « Il y avait une fille qui s’était classée troisième l’année précédente. En compétitrice, j’ai voulu sans tarder participer aux tours de chauffe » , se souvient Ogéné Mojinson, dont la bonne condition physique a grandement facilité les débuts. La sportive parvient à se hisser en demi-finale dès sa première participation au championnat de France… et même à dépasser « la star » de son club. L’expérience s’est révélée pour le moins fracassante : « Je suis puissante, mais pas souple. Mon premier championnat s’est soldé sur une fracture. »

Déterminée de caractère, Ogéné Mojinson se remet en selle. Et parvient à remporter son premier titre, dans une rencontre qui l’oppose à la sportive qui avait douché ses espoirs l’année précédente. Remarquée à cette occasion, « peut-être en partie parce qu’il y avait peu de filles noires dans le taekwondo » , elle est convoquée en stage avec l’équipe de France. « J’étais piquée. Je me suis entraînée sans relâche. Quand on prend part à ces camps-là, on ne prend même pas de billet retour : on rentre seulement quand on est au bout du rouleau » , expose-t-elle. Elle participe alors, dans sa catégorie des -63 kg, aux championnats d’Europe. « J’ai perdu direct, lâche-t-elle, sans trop d’amertume. Il y a une vraie différence entre les pays. Même si on a beau être au top en France, cela ne veut pas dire qu’on le sera contre les Espagnoles ou les Turques. » Cette expérience la pousse à se recentrer sur l’Hexagone et peaufiner sa stratégie. « Mon mental est ma force. Je sais que je déstabilise ou que je prends l’ascendant quand l’adversaire blêmit ou son coach lui crie dessus » , plaisante Ogéné Mojinson, qui affirme être « prête à fournir des efforts répétés ».

Le succès, une affaire d’organisation

Des efforts, la championne en fait aussi sur le front des études. Elle est, à cette époque, étudiante en droit. « Je devais optimiser mon emploi du temps entre les deux activités. J’ai fait le choix de n’assister qu’aux travaux dirigés et de me contenter de rattraper les cours magistraux le soir, après l’entraînement » , avance ainsi Ogéné Mojinson, qui « ne voulait renoncer à rien ». Footing le matin, cours l’après-midi, entraînement le soir… et, même, révisions la nuit. Voici la journée-type que suivait la taekwondoïste, une « couche-tard » qui se reposait beaucoup sur l’adrénaline que lui donnait ce rythme de vie. Cartésienne, elle dit s’être vite doutée qu’elle rencontrerait des difficultés d’emploi du temps : « J’ai pris le parti de passer la moitié de mes examens au mois de juin et l’autre moitié aux rattrapages de septembre pour mieux répartir mon temps sur l’année. » Reste que la sportive s’en sort très bien : elle parvient à décrocher une licence, puis une maîtrise à l’université Paris-Nanterre.

Un succès académique qui renforce son désir de se construire sur le plan professionnel, en dehors du sport. « J’aurais pu continuer dans le taekwondo. J’avais gagné le respect de mes homologues masculins, qui ont bien compris que je n’étais pas ‘gnangnan’. J’ai fait une année de césure en 98 pour me consacrer à la discipline » , assure-t-elle. Infatigable, Ogéné Mojinson entre à SoLocal (anciennement Pages Jaunes) en 2000. Elle y « vend des publicités aux chefs d’entreprise » et « voyage beaucoup » à travers la France. « Au cours de cette période, j’ai eu plein de retours positifs. Et j’ai également eu la confirmation que mon esprit stratège, formé grâce au taekwondo, allait m’aider professionnellement » , juge-t-elle, précisant avoir mis un terme à sa carrière sportive en 2006 suite à une huitième victoire en championnat de France et pour « ne pas partir sur un échec » après 10 participations.

Constatant les faiblesses stratégiques de certains dirigeants qu’elle conseillait à l’époque, la sportive propose à son entreprise d’intégrer une dimension de conseil à sa mission. On lui oppose l’absence d’un MBA (Master of Business Administration) ainsi que le manque d’expérience. Elle fait alors le choix de quitter SoLocal fin 2016, après 16 ans d’entreprise. Et fonde sa propre société.

Avoir le plaisir de progresser

« Après tout, tu sais comment te vendre quand c’est ce que tu fais déjà auprès de clients depuis des années » , juge-t-elle, tout en assurant avoir pris le temps de la réflexion. Salons, repérage, documentation… Elle complète sa formation en suivant un MBA « par elle-même ». Un travail qu’elle rapproche au sport, puisqu’elle affirme qu’il s’agit, « dans les deux cas, de trouver une source d’inspiration » . Des ateliers à l’Apec (Association pour l’emploi des cadres) et à Sciences Po lui permettent respectivement de réaliser un bilan de compétences et d’en savoir davantage au sujet de la reconversion des athlètes. Après avoir intégré un incubateur en 2018 – dont elle préfère taire le nom, parce que « c’était pas terrible » – elle créé Enego début 2019. Et les premiers clients tombent, de manière assez cocasse : « J’étais attablée à un café, à pitcher mon projet. Et une cliente m’a entendue parler et pressée de travailler avec elle » . Par bouche à oreille, l’activité de conseil d’Ogéné Mojinson s’est développée vers le secteur du BTP (30 %) et des cabinets d’avocats (70 %). Un retour aux sources pour l’entrepreneuse, qui est diplômée en droit.

Parallèlement, la taekwondoïste encadre, sur son temps libre, des jeunes dans le cadre de l’association Entreprendre pour apprendre. Elle y côtoie des entrepreneurs très expérimentés, « des pointures » comme elle dit, qui l’ont aidée à consolider sa société. Si Ogéné Mojinson est seule aux manettes, elle compte toutefois sur une équipe de freelances ou d’entreprises tierces pour gérer ponctuellement sa communication ou sa comptabilité. « Comme dans le sport, il n’y a aucune garantie de résultat dans l’entrepreneuriat, assume-t-elle. Je sème des graines qui, je l’espère, prendront à un moment  » . La championne en est persuadée, ce n’est pas une question de patience, mais bien de rigueur. « Quand j’ai commencé, cela a été compliqué. Je n’avais pas de salaire fixe, mais le taux de satisfaction client était au rendez-vous » , expose-t-elle, arguant pouvoir déplacer des montagnes lorsqu’elle « met de l’énergie et analyse ses résultats » comme elle le fait dans le cadre de la pratique sportive. Son état d’esprit : avoir le plaisir de progresser, quoi qu’il arrive et quelque soit la tâche.

Dirigeants et sportifs parlent le même langage

Fan de séries judiciaires, Ogéné Mojinson pense que le fait qu’elle ait fait du taekwondo à haut niveau lui permet de mieux faire valoir ses opinions auprès de ses clients. « Au-delà du respect que cela force naturellement, les sportifs et les dirigeants d’entreprise parlent le même langage. Ces derniers n’ont juste pas la même préparation » , appuie-t-elle, estimant « avoir instauré un rapport d’égal à égal » avec les personnes qu’elle conseille. Une force de conviction qui devrait lui être utile, alors qu’elle perçoit déjà que « la nouvelle génération est plus ouverte et sensible » à ses services. Et les progrès permis par son accompagnement, qui s’est « affiné » au cours de la crise du Covid-19, doivent être « palpables de rendez-vous en rendez-vous » . En même pas trois ans, la sportive s’est forgée un réseau de soutiens et une base de clients solides, assure-t-elle. Son aventure entrepreneuriale, qui s’est montée rapidement et sans difficulté majeure, rappelle parfois la fulgurance du début de sa carrière sportive.

Ogéné Mojinson aime ainsi à raconter comment ses amies – la championne olympique de judo Lucie Decosse, la double championne du monde de taekwondo Gwladys Épangue, la triple championne du monde de judo Géverise Émane ou la double championne d’Europe d’athlétisme Antoinette Nana Djimou – s’étonnent qu’elle ait pour habitude de sauter des étapes. « Elles me disent parfois que le fait que j’aie réussi à me hisser à un haut niveau en taekwondo alors que j’ai commencé en catégorie senior est assez fou » , s’amuse la jeune entrepreneuse, bien décidée à ne pas changer une formule qui s’est déjà avérée gagnante.

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