Reconversion : ils ont tourné le dos à la ville pour devenir paysans

Il y avait 400 000 agriculteurs exploitants en 2019 en France. C’est quatre fois moins qu’il y a quarante ans, selon les chiffres de l’Insee. Cette baisse inquiète le gouvernement qui, dans son plan de relance, intègre une campagne – #EntrepreneursDuVivant – axée sur l’attractivité des métiers agricoles. L’arrivée des néo-paysans, ces personnes que rien ne prédestinait a priori à devenir agriculteurs, ravit forcément leur ministre de tutelle, Julien Denormandie. « L’agriculture fait face à un défi de renouvellement des générations extrêmement important, expliquait le Ministre de l’Agriculture aux Echos Start. Ce mouvement est une très bonne chose car nous avons besoin de dizaines de milliers de nouveaux arrivants pour pourvoir l’ensemble des emplois » . 

Maddyness a cherché à comprendre les motivations initiales de ces néo-agriculteurs et agricultrices, leur parcours de reconversion, les avantages, challenges et difficultés depuis l’installation de leur exploitation jusqu’à leur nouvelle vie quotidienne. Sept personnes, devenues de fait entrepreneuses, ont accepté de nous répondre.

Emmanuel, de journaliste chez LCI à paysan herboriste près de Nîmes

« J’ai été journaliste pendant près de 20 ans, dont 17 chez LCI. Les trois dernières années, j’étais chroniqueur en matinale, levée 2h30 du matin, tout de suite connecté à Twitter et couché à 22h le soir. Comme j’étais en charge de la veille des réseaux sociaux, je faisais le boulot de filtre pour savoir ce qu’on pouvait diffuser ou pas. J’étais très atteint par les images ultra violentes auxquelles j’étais confronté. En 2016, j’ai fait un burn-out et, un jour de juin, je ne suis jamais retourné à mon bureau.

Mon souhait d’être journaliste était motivé par l’envie d’éveiller les consciences et d’alerter l’opinion publique sur les enjeux climatiques. Je tenais des chroniques environnementales chez LCI. Après 20 ans d’engagement sur la question, j’ai fait le constat que les scénarii catastrophes d’il y a des décennies avaient été largement dépassés. Je me sentais inutile, submergé et j’avais un regard désespéré sur la marche du monde. Toutes ces raisons m’ont fait exploser en plein vol.

En pleine dépression, j’ai décidé de retourner dans un endroit dans lequel j’ai déjà été en reportage pour National Geographic : un centre de médecine traditionnelle en Amazonie, au Pérou. En deux semaines, je me suis soigné par les plantes, j’ai arrêté mes anti-dépresseurs et je me suis reconnecté à la beauté du monde. De nouveau remis sur pieds, j’ai décidé de changer de vie, de revenir aux sources en cultivant des plantes médicinales sur les terres de mes ancêtres. Après une formation d’herboriste, j’ai d’abord lancé ma marque de tisanes, puis j’ai décidé de franchir le pas et de m’installer à Bizac, dans le Gard, où ma famille avait 2,4 hectares de terres et une maison. Ça a toujours été l’endroit où je me suis senti le mieux au monde et j’y ai posé mes valises en juin 2019 avec ma femme et ma fille. J’ai ai développé les Jardins de Bizac.

Pour préparer mes terres et enrichir mes sols, je n’ai utilisé que des engrais verts et me suis mis à l’agroforesterie. Tous mes produits sont bios. J’ai eu enfin la sensation de mettre en oeuvre tout ce que je prônais depuis des années pour les autres en tant que journaliste écolo. Je suis passé de la narration à l’action.

Mais il ne faut pas penser pour autant que devenir paysan est synonyme de vie sans pression. On est entrepreneur, on doit tout gérer, du commerce à la production en passant par la comptabilité et le marketing… C’est très fatiguant et stressant. L’agriculture peut être séduisante sur le papier, mais c’est un métier extrêmement physique. On peut aussi tirer un trait sur son temps libre et oublier les vacances en famille. Quand on se met à pratiquer, on se rend compte que la réalité est aussi bien différente de ce qu’on pouvait imaginer depuis son fauteuil de bureau parisien. Depuis que je suis paysan, je suis toujours contre l’utilisation d’herbicides et de glyphosate, mais je comprends mieux cette addiction des agriculteurs conventionnels à ces produits, puisque travailler à la binette pour lutter contre le vivant, ce n’est pas une mince affaire…

Mieux vaut avoir un bon matelas financier pour commencer une exploitation à taille humaine. Quand on se lance à 40 ans, comme moi, on ne peut pas prétendre aux aides de jeunes agriculteurs. De toute façon, on fait toujours partie de la ligne écrite en minuscule pour dire qu’on ne correspond pas aux critères des bénéficiaires. Et, quand on a une petite superficie, on n’est pas considéré comme chef d’exploitation, mais comme cotisant solidaire, donc toutes les aides et prises en charge sociales ne nous reviennent pas, elles sont réservées aux gros acteurs. »

Jérôme, ingénieur devenu maraîcher

« En tant qu’ingénieur dans l’industrie du bois, j’ai affuté mon esprit critique sur les questions d’énergie et d’écologie au fil du temps. Dans mon bureau d’étude, je ne pouvais rien mettre en oeuvre en matière de développement durable. Je n’étais pas écouté… Aux yeux de mes supérieurs, ça ne rapportait rien donc ce n’était pas intéressant. Mais, à force de matraquer mes convictions sans rien faire de concret, j’ai décidé d’aller au-delà des mots.

Quitter son poste bien payé qui promettait un avenir tout tracé à 31 ans pour devenir paysan est un choix critiqué et incompris. Ma femme et moi avons donc tout préparé dans notre coin avant de le dire à qui que ce soit. Ça a été un peu compliqué à avaler pour mes parents parce qu’ils sont issus de familles d’agriculteurs et considéraient qu’ils s’en ‘étaient sortis’ et étaient très fiers que leur fils soit ingénieur. J’ai bien choisi mes mots pour leur présenter mon projet : je n’ai pas parlé de paysan mais dit que je créais mon entreprise agricole.

Trouver des terres n’est pas le plus simple. Après mon BPREA (Brevet Professionnel Responsable d’Entreprise Agricole), j’ai déniché un terrain dans le Gers, à 30km de là où je vivais. Il y a 13 ans, quand j’ai débarqué avec mon projet de permaculture, les gens du coin trouvaient ça bizarre, mais depuis les avis mitigés se sont effacés. Je fais visiter mon exploitation et j’organise des sessions de formation pour les particuliers qui veulent être plus autonomes avec leurs potagers ou les apprentis maraîchers. J’alimente aussi un blog, permaraicher.com, dans lequel je parle de mon aventure pour montrer qu’on peut le faire ! 

Quand je me suis lancé, en 2008, on n’était pas nombreux à faire une telle reconversion. Dans ma formation, il y avait beaucoup plus de places que de candidats… Depuis 5 ou 6 ans, le centre dans lequel j’ai étudié est obligé de sélectionner les dossiers pour choisir les meilleurs candidats qui se présentent. Il y a eu un effet d’entrainement et les travailleurs cherchent de plus en plus à se sentir utile et à donner du sens à leur activité.« 

Antoine et Marion, des bureaux angevins à l’élevage en Mayenne

« Marion et moi vivions à Angers, elle était directrice d’une maison de quartier, et, j’étais salarié pour des collectivités ou l’ONF (Office national des forêts) afin de mettre en place des mesures de protection de la nature sur des réserves et grandes zones naturelles. En tant que chargé de mission de l’environnement, je ne trouvais pas de sens à ce que je faisais, ce n’était pas assez efficace. On faisait très peu de terrain, des grosses sommes d’argent public étaient mobilisées pour pas grand chose et j’en avais marre, lors des rendez-vous avec les agriculteurs, d’être pris pour un écolo qui n’a jamais vu de fourche de sa vie. 

En arrivant à Saint-Georges-sur-Evre, on a du faire nos preuves. On ne connaissait personne en Mayenne et on était assez regardé parce qu’on ne venait pas du coin, qu’on n’était pas ‘fils de’ et qu’on faisait du bio. On a du lever beaucoup d’inconnues pour le voisinage rural et on défriche encore pas mal le terrain sur notre commune sur la perception du bio. Au bout de huit ans, on a réussi à montrer qu’il était possible de faire autrement, que les jeunes sont motivés et que d’autres modèles d’agriculture joyeuse et respectueuse sont possibles. 

En 2013, on s’est installé avec 110 000 euros pour monter notre petit projet. Aujourd’hui, la moyenne des installations agricoles en Mayenne requiert plutôt 500 000 euros. On a monté un système simple, avec un petit peu d’autofinancement et un prêt de 85 000 euros. On utilise peu de matériel et on mise beaucoup sur les produits d’occasion. On n’a pas voulu entrer dans le jeu des prêts pour jeunes agriculteurs qui poussent à l’achat du neuf. L’idée est, depuis le début, de garder notre autonomie décisionnelle. Notre crédo :  la ferme doit nourrir l’homme avant de l’enrichir. « 

Sidney et Bruno, ingénieurs et producteurs de pommes à cidre bio en Espagne

« Bruno est ingénieur, il était consultant en financement de l’innovation et accompagnait les entreprises dans leurs demandes de crédit impôt recherche. J’étais ingénieure d’étude agro-alimentaire/nutrition à l’Institut National de la Consommation, qui publie le journal 60 millions de consommateurs. On voulait travailler en extérieur, vivre à la campagne, voir les conséquences de nos actes et de nos efforts sur le terrain et être acteurs du changement à notre échelle.

Aujourd’hui, nous vivons en Espagne et nous aurions beaucoup de mal à reprendre une profession qui demande d’être assis devant un ordinateur toute la journée. Nous sommes aussi comblés par l’aspect intellectuel du métier d’agriculteur, c’est plusieurs jobs en un. Les compétences que nous avons acquises lors de nos vies professionnelles précédentes nous sont bien utiles : rien de mieux qu’un tableur sur Excel pour faire la compta, organiser le travail à la ferme et les calendriers de semis ! 

Nous avons réduit drastiquement nos revenus mais aussi nos dépenses. Nous avons réussi à faire un compromis entre nos aspirations et la réalité économique et physique du métier. Notre qualité de vie est meilleure parce que nous sommes en accord avec nos convictions. Une fois qu’on trouve un métier qui a du sens, on n’envisage pas les revenus de la même façon. Nourrir les hommes avec des produits sains et bons, préserver l’environnement, l’eau, la biodiversité, redynamiser les zones rurales, créer un lien entre la ville et la campagne… Être paysan est une profession pleine de sens puisqu’elle est indispensable à la survie de l’Homme.

Nous avons fait notre transition petit à petit, en commençant par un an et demi de Woofing (travail bénévole au sein d’une ferme bio) pour se faire la main et être confrontés à la réalité du terrain. On y a interrogé nos hôtes pour décortiquer au mieux les tenants et les aboutissants de la création d’une entreprise agricole. Nous avons synthétisé tout cela dans notre ouvrage Néo-pansans, le guide très pratique. Toutes les étapes de l’installation en agroécologie pour aider les futurs agriculteurs en reconversion.

Avec d’autres paysans, nous avons aussi créé Neo-Agri en 2015. Cette association a pour mission de revaloriser l’image du métier et de promouvoir le renouvellement générationnel agricole, mais aussi d’accompagner la reconversion professionnelle des futur·e·s néo-paysan·ne·s, de promouvoir l’agroécologie pour une transition agricole et de faciliter la mise en réseau du champ à l’assiette. Plus de 200 fermes disparaissent chaque semaine en France, dans dix ans la moitié des agriculteurs sera à la retraite. Il faut faciliter l’installation de ceux qui veulent faire leur part dans le changement de modèle agricole, de système alimentaire et de paradigme. « 

Audrey, d’assistante de direction à chevrière dans le Var

« J’ai travaillé neuf ans en tant qu’assistante de direction dans une petite entreprise de plomberie et chauffage à Toulon. À côté de chez ma grand-mère, quand j’étais petite, il y avait un berger et j’étais fascinée par ses chèvres… Mais, il n’avait jamais été question pour moi de travailler dans le secteur agricole, mes parents me destinaient à une vie urbaine. Au bout d’un moment, je ne supportais plus la ville, c’est devenu une phobie, et il a été très dur pour moi de m’y rendre tous les jours. Mon travail m’était devenu insupportable, je me faisais hurler dessus à longueur de journée par des clients insatisfaits ou dans l’urgence. 

Par un heureux concours de circonstances, j’ai rencontré des chevriers qui m’ont fait reprendre contact avec mon enfance et cet amour pour les bêtes. Plus tard, je suis tombée sur une annonce : on cherchait quelqu’un pour reprendre une exploitation en Ardèche. Mon mari m’a dit de foncer. Finalement, j’ai connu beaucoup de péripéties avant de lancer mon exploitation, en février 2018. J’ai visité pas mal de fermes et travaillé dans certaines d’entre elles. Je suis tombée amoureuse d’une d’elles dans l’arrière-pays niçois, mais ça ne collait pas avec les attentes de mon mari parce que c’était trop isolé. Il travaille dans un domaine viticole, et ses patrons m’ont plusieurs fois proposé d’installer mon exploitation chevrière chez eux. Si, au départ, je ne voulais pas parce que ce ne serait pas chez moi, il faut savoir faire des sacrifices et j’ai finalement accepté.

Côté accueil par les éleveurs environnants, quand on est nouveau, il faut s’attendre à tout. Un des chevriers chez qui j’avais travaillé avant de monter mon exploitation pensait que je voulais lui faire de l’ombre, alors que ma production était beaucoup plus petite que la sienne ! Il m’a menacé, m’a dit de ne pas me trouver sur son chemin et de ne pas aller démarcher les mêmes commerces et restaurateurs que lui… Dans la famille, ma belle-mère, qui a très mal vécu son expérience dans le monde agricole, a été la seule à ne pas trouver cette reconversion dans le rurale positive. Maintenant, elle adore mes fromages ! « 

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